Une centaine de kilomètres à l’intérieur du territoire tchadien. C’est la distance sur laquelle des avions et des drones des Forces armées soudanaises ont pris en chasse plus d’une dizaine de véhicules partis de Libye pour rejoindre le Soudan, selon le communiqué de l’état-major général des forces armées tchadiennes. Les colonnes ont été frappées alors qu’elles se repliaient vers Erdi Ma, un plateau désertique du nord-est du pays, là où se rejoignent les frontières tchadienne, soudanaise et libyenne. Aucune victime n’est signalée côté tchadien.
Les bombardements ont visé le département de Mourdi, dans la province de l’Ennedi-Est, à proximité immédiate de la frontière soudanaise. Ndjamena n’a rien dit de l’identité des occupants des véhicules pris pour cible.
La zone n’est pas un vide. Elle est « infestée d’éléments armés », explique le chercheur tchadien Remadji Hoinathy, qui cite deux profils : des hommes impliqués dans l’orpaillage clandestin, et d’autres liés à Saddam Haftar, commandant en chef adjoint de l’Armée nationale libyenne et fils du maréchal Haftar, l’homme fort de l’est libyen.
Qui roulait donc vers le Soudan cette nuit-là ? L’hypothèse que privilégie le chercheur est celle de combattants d’origines diverses, tchadiens, libyens et soudanais, en route pour renforcer les Forces de soutien rapide (FSR). Les paramilitaires du général Hemedti font régulièrement appel à « des hommes armés se prêtant volontiers au mercenariat », précise Remadji Hoinathy.
Le contexte est celui d’une guerre qui oppose, depuis avril 2023, l’armée soudanaise aux FSR, et qui déborde depuis longtemps les frontières du Soudan. Le nord-est tchadien, immense étendue de plateaux et de pistes sans postes fixes, vit d’une économie de circulation : convois de marchandises, transport de carburant, sites d’or informels qui attirent des travailleurs de toute la région et des groupes armés qui les taxent. Ces mêmes pistes servent aux combattants. Pour les éleveurs et les orpailleurs de l’Ennedi, une frontière fermée par les frappes signifie un marché coupé et des puits inaccessibles.
Une opération soudanaise de cette ampleur en territoire tchadien est inédite, souligne le chercheur, pour qui elle relance « la question du positionnement du Tchad dans le conflit soudanais ». Ndjamena affirme sa neutralité depuis le début de la guerre, tout en accueillant dans ses provinces de l’Est des réfugiés soudanais dont l’arrivée pèse sur les ressources en eau, en terres et en pâturages.
Reste à savoir ce que fera l’état-major tchadien de cette dénonciation : protestation diplomatique, saisine régionale ou renforcement militaire du Mourdi. Erdi Ma n’est pas une frontière. C’est un carrefour.