138 803 visiteurs étrangers au Burkina Faso, près de 19,8 millions au Maroc. Même continent, même année. L’écart entre les deux extrémités du continent se compte en facteur cent quarante, et il résume à lui seul ce que masque le record africain de 2025.
Le Baromètre du tourisme mondial publié par ONU Tourisme le 21 janvier 2026 crédite l’Afrique de 81 millions d’arrivées internationales en 2025, soit 8 % de plus qu’en 2024 et la progression la plus rapide de toutes les régions du monde. Le tourisme mondial a atteint la même année 1,52 milliard d’arrivées, en hausse de 4 %, pour 1 900 milliards de dollars de recettes. Rapporté à ce total, le continent pèse un peu plus de 5 %, très en deçà de son poids démographique.
La croissance n’est pas répartie. L’Afrique du Nord a progressé de 11 %, tirée par l’Égypte (+20 %), le Maroc (+14 %) et, dans l’océan Indien, les Seychelles (+13 %). Côté recettes, ONU Tourisme situe la hausse marocaine à 19 %, l’égyptienne à 17 %, celle de Maurice à 10 %.
Le royaume chérifien concentre à lui seul près d’un quart des arrivées du continent. Son ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire a confirmé fin janvier 2026, sur la base des données de l’Office des changes, 138 milliards de dirhams de recettes en devises, en progression de 21 % sur un an et 18 milliards au-dessus de l’objectif que la feuille de route 2023-2026 s’était fixé pour 2026. Les Marocains eux-mêmes ont dépensé quelque 48 milliards de dirhams en voyages sur leur propre territoire, un tourisme intérieur qu’aucun des trois pays ouest-africains comparés ici ne chiffre publiquement. Le secteur croît « non uniquement en volume » mais génère « de plus en plus de valeur », résume la ministre Fatim-Zahra Ammor.
Le même ministère annonçait le 16 mars 2026 un total de 894 000 emplois directs, dont 92 000 créés depuis 2022, soit l’objectif de la feuille de route atteint avec un an d’avance. Le Haut-Commissariat au Plan n’a pas audité ce décompte et la méthode de comptage n’a pas été détaillée. Le Maroc vise 26 millions de visiteurs en 2030, avec 60 000 lits hôteliers supplémentaires et plus de 190 milliards de dirhams engagés dans le rail, la route, les aéroports et les stades. « Nous envisageons la Coupe du monde 2030 comme un accélérateur, et non comme une fin en soi », précisait Fatim-Zahra Ammor en juillet 2026. Le pays reste pourtant au 82e rang mondial de l’indice de développement du voyage et du tourisme du Forum économique mondial, édition 2024.
Les 8,7 % du produit intérieur brut revendiqués par Abidjan résistent-ils à l’examen ? Le 21 juillet 2026, Christian Bohouman, directeur de la Communication du ministère ivoirien du Tourisme et des Loisirs, avançait 6,7 millions de visiteurs, plus de 1 100 milliards de francs CFA de recettes et 675 000 emplois directs et indirects. Deux jours plus tard, Fabrice Lago, secrétaire général adjoint du PPA-CI chargé de l’Emploi des jeunes, contestait ces chiffres dans une lettre ouverte au ministre : un écart de 115 000 emplois avec une communication antérieure du même ministère, une confusion entre postes « générés » et postes « créés », et un poids dans le PIB qu’il estime plutôt autour de 2 %. Le parti d’opposition réclame la méthodologie, la ventilation entre formel et informel et le nombre de postes déclarés à la Caisse nationale de prévoyance sociale. Aucune réponse publique du ministère n’a été recensée par Afrique-sur7.
Un détail nourrit le doute : la part revendiquée est passée de 6,5 % en novembre 2025 à 8,7 % en juillet 2026, sans changement de périmètre annoncé. Le ministère explique mesurer une « empreinte économique » incluant transport, restauration et hôtellerie, et non la seule valeur ajoutée directe. Les deux notions ne se lisent pas de la même manière, et leur confusion gonfle mécaniquement les résultats affichés.
Reconduit dans le gouvernement de Robert Beugré Mambé formé le 23 janvier 2026, le ministre Siandou Fofana a redit l’ambition du programme Sublime Côte d’Ivoire, lancé en 2018 avec 3 200 milliards de francs CFA d’investissements prévus, lors d’une rencontre à Abidjan le 12 juin 2026 : « Notre ambition est claire : faire de la Côte d’Ivoire une destination de référence culturelle, économique et écologique en Afrique d’ici 2030. » Sont annoncées la formation de 15 000 jeunes d’ici 2028 et la certification de 200 entreprises.
Au Sénégal, aucun chiffre de fréquentation ne fait consensus. Au Burkina Faso, le volume reste d’un autre ordre de grandeur, dans un pays où le tourisme n’a jamais retrouvé les circuits d’avant la crise sécuritaire. Quant au potentiel continental, la référence la plus citée à Abidjan comme à Dakar reste le rapport du Conseil mondial du voyage et du tourisme du 2 novembre 2023, qui promettait 168 milliards de dollars et 18 millions d’emplois supplémentaires en dix ans, sur la base d’une contribution de 186 milliards de dollars mesurée en 2019. Ces projections ont trois ans.
Un chiffre annoncé n’est pas une richesse produite. Reste à savoir qui, des instituts statistiques nationaux ou des ministères, tranchera.